L’ego-histoire est-elle possible ?
Pierre Nora

Pierre Nora has pursued parallel careers as both an academic historian and a professional editor. As Directeur d'étude at the Ecole des hautes études en sciences sociales in Paris he has concentrated on the study of national memory and led a large research project on Lieux de mémoire (7 vols., 1984-1992). For many years he has been responsible for the humanities section of the publishing house  Gallimard and served as the main editor of the journal Le Débat since its creation in 1980. Pierre Nora was recently elected into the Académie française.

[Piere Nora, "L'ego histoire est-elle possible ?", historein, vol. 3, Athens 2001, p. 19-26.]

 

Les Essais d’ego-histoire semblent avoir un succès à retardement. L’idée du livre, même s’il n’a paru qu’en 1987 pour des lenteurs de réalisation date pour moi des mêmes années que les Lieux de mémoire, – c’est-à-dire au tournant des années soixante-dix et quatre- vingt –, et participe du même type d’intention. Mais tandis que les Lieux de mémoire ont connu un succès immédiat, les Essais d’ego-histoire ont été sur le moment un échec éditorial et intellectuel. Échec sans doute relatif, puisque l’expression – comme celle d’ailleurs de “ lieu de mémoire ” – est très vite passée dans les mœurs. Mais la critique a été très peu compréhensive, et même ironique ou irritée. Je m’explique cette réaction par un effet de saturation. L’histoire et les historiens avaient connu une percée triomphale dans la décennie précédente, et voilà que les historiens paraissaient outrepasser les frontières de la discipline universitaire pour se faire eux-mêmes acteurs de la vie sociale. Georges Duby devenait président d’une chaîne nouvelle de télévision, et entrait à l’Académie française, Emmanuel Le Roy Ladurie était nommé Administrateur de la Bibliothèque Nationale, René Rémond commentait sur les écrans les résultats de chaque élection. Ils étaient partout, et leur réussite avait de quoi susciter un certain agacement.Et pour comble, au lieu de faire leur métier et de nous raconter des histoires, ils n’avaient plus qu’à faire l’histoire d’eux-mêmes !

L’ego-histoire a donc vécu longtemps d’une vie sinon clandestine, du moins souterraine, inclassable, un peu comme L’Historien du dimanche de Philippe Ariès, qui date de 1980 et m’a largement inspiré. Philippe Ariès est cet historien longtemps resté marginal au courant universitaire et dominant de l’histoire Annales, maurassien, héritier d’une affaire de fruits tropicaux, auteur très personnel d’une œuvre fort importante sur les attitudes devant la vie, la mort, l’enfance. Tardivement récupéré en ces années-là par l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Michel Winock, qui fait aux éditions du Seuil à peu près la même chose que moi chez Gallimard, avait eu la bonne idée d’aller lui proposer un livre d’entretiens sur son itinéraire, sa sensibilité au temps, présent et passé, son rapport à l’histoire. J’insiste sur ce dernier point car il est capital pour comprendre l’ego-histoire. Ariès partageait certainement avec les historiens des Annales le sentiment d’une rupture totale avec le passé, d’une coupure définitive avec “ ce monde que nous avions perdu ”, pour reprendre l’expression du démographe anglais Peter Laslett. C’est ce qui le différenciait de l’histoire traditionnelle, académique ou universitaire. Mais de famille monarchiste et traditionaliste, ce sentiment de la perte induisait chez ce réactionnaire un rapport existentiel intense avec ce passé, le besoin de le comprendre dans sa différence, de rétablir avec lui une manière de filiation. Ce qui le faisait historien lui était essentiel. L’histoire n’était pas pour lui une carrière ou une curiosité, mais une raison de vivre, le besoin d’inscrire sa propre existence dans une continuité réfléchie. L’ego-histoire, dans mon esprit, n’était pas autre chose.

Car de quoi s’agissait-il exactement ? D’une tentative expérimentale, d’une expérience de laboratoire. Un historien pouvait-il se faire l’historien de lui-même ? Lui qui dispose sur lui-même d’une documentation matérielle et mémorielle dont personne ne disposera jamais, peut-il mettre ce matériel documentaire intérieur au service d’un regard extérieur ? Peut-il se prendre pour objet d’étude, et à quelles conditions ? Peut-on se décrire soi-même comme on en a décrit tant d’autres ? Le fait d’être historien permet-il d’avoir sur soi un regard spécifique, qui ne serait ni celui de l’autobiographe, de l’écrivain, de l’ami, du psychanalyste, du confesseur ? La question méritait d’être posée. Le résultat serait de toute façon, même dans sa part d’échec, instructif et révélateur.

L’émergence de ce projet est, de toute évidence, à mettre en rapport avec l’environnement intellectuel de l’époque, marqué me semble-t-il, par trois déterminations prioritaires.

La première est ce qu’il est convenu d’appeler, d’une formule un peu schématique, le “ retour du sujet ”. Ce que l’on entend par là, c’est, après la grande période du structuralisme, de la sémiologie, de la textologie, la remise de la personne humaine au centre de l’action et de la pensée. En histoire, cela signifiait un retour d’attention à la part d’autonomie, de volonté, de liberté de l’individu pensant et agissant, par rapport aux structures, aux déterminations collectives, aux conditionnements de masse, auxquels l’histoire avait paru tout entière consacrée. C’était aussi le moment où remontait un intérêt puissant et nouveau pour la biographie. Le phénomène est certainement lié à cette tendance philosophique d’une “ réhabilitation ” de soi, d’une “ re-possession ” de la part subjective de l’individualité. Il est aussi lié, pour un historien, à un trait d’époque plus proprement français, la fin du communisme, la remontée d’intérêt pour l’histoire nationale, et pour dire les choses brutalement, la montée en puissance de l’image historique du général de Gaulle. La proposition peut paraître excessive, elle comporte cependant quelque chose de vrai. De Gaulle a certainement contribué à réhabiliter l’idée de la volonté subjective dans l’action historique, l’idée du grand homme que nous avions tellement voulu oublier, nous, les historiens. N’allons pas jusqu’à des rapprochements caricaturaux. Mais il y a eu, en ces années quatre-vingt, une profonde transformation intellectuelle, qui amenait à lier une problématique philosophique, ce “ retour du sujet ”, à une problématique historienne et à une problématique nationale.

Un deuxième trait d’époque, que j’ai profondément ressenti et qui appartient à la constellation d’où est née l’ego-histoire est l’avènement de la dimension historiographique de l’histoire.

Dans un pays comme la France, l’historiographie a mis longtemps à s’imposer, dans son sens le plus extensif, ou plutôt dans son double sens : d’une part l’étude générale des conditions et des modalités de développement de la science historique ; d’autre part le fait que le mot “ histoire ” lui-même désignant à la fois la réalité du passé et la manière dont nous pouvons en rendre compte, le discours historien tout entier relève de l’historiographie. En France, où l’histoire comme exercice de l’intelligence du passé a été un agent aussi actif de l’histoire comme réalité du passé, l’historiographie au sens moderne du mot a pris un caractère presque subversif. Elle a paru comme un démantèlement de la grande histoire nationale traditionnelle. J’en verrais volontiers la date inaugurale dans Le Dimanche de Bouvines de Georges Duby, précisément paru en 1973 dans la collection des “ Trente journées qui ont fait la France ”, chez Gallimard. Quand j’avais demandé le livre à Duby, son premier réflexe avait été de refuser. Il a vite compris le défi qu’il y avait, et l’intérêt, de planter le drapeau de la “ nouvelle histoire ” sur un des massifs les plus éminents de “ l’histoire-bataille ”, la bataille même qui passe pour fondatrice de l’unité nationale. La victoire de Philippe Auguste, en 1214, dans la plaine de Bouvines, a été racontée longuement, dans ses causes, son déroulement, ses conséquences, en particulier par Achille Luchaire, dans L’Histoire de France de Ernest Lavisse. Duby a fait tout autre chose : il a tenté de suivre au cours des siècles comment la perception immédiate du fait vécu s’était propagée en ondes successives pour constituer le bloc massif d’une représentation nationale, à travers récits, manuels et commémorations.

Naissait là un type d’histoire auquel je me suis moi-même beaucoup consacré, puisque la dimension historiographique habite le projet même des Lieux de mémoire. Ce qu’elle a en commun avec l’ego-histoire est la capacité de dé-familiariser un sujet que nous habitons spontanément. Porter sur soi-même un regard de type historiographique, au moment où l’époque tout entière subissait une pénétration générale du sentiment de l’histoire au point de faire presque de chacun l’historien de lui-même, il n’y avait là rien que de très en accord avec l’esprit de l’époque.

D’autant que, – troisième des faits que je voudrais mettre en relief – ces années sont aussi celles où l’histoire est entrée dans ce que l’on pourrait appeler son âge réflexif, on pourrait même dire son âge épistémologique. Bien entendu, la réflexion sur l’histoire n’a jamais manqué à la pratique de l’histoire. N’empêche : l’histoire a largement conquis et assis sa scientificité sur un refus de la “ philosophie de l’histoire ”. Ce qui est nouveau est l’intégration d’une réflexion théorique à l’exercice même de ce que Marc Bloch a appelé le “ métier d’historien ”. Ce qui est nouveau, c’est la conscience d’une “ opération historique ”, comme dit Michel de Certeau, à l’intérieur même du travail d’historien. D’où le titre, d’ailleurs, emprunté à un article de Michel de Certeau, Faire de l’histoire, que nous avions donné, en 1974, Jacques Le Goff et moi, aux trois volumes collectifs dans lesquels on a voulu voir, précisément, les débuts de ce nouveau type d’historiographie, ou pour mieux dire, l’expression historienne d’un nouveau régime d’historicité.

Si je me plais à répéter le nom de Michel de Certeau, cet historien jésuite passé par la psychanalyse lacanienne, c’est que le refus qu’il m’a opposé à participer aux Essais d’ego-histoire est, dans ses termes, hautement significatif de la nature du projet : “ J’ai été tenté par le projet, m’avait-il écrit, dans la mesure où il permettait – où il m’aurait permis – d’articuler sur un travail historique les dettes qui l’ont soutenu et orienté […] Je ne me sentirais pas à l’aise dans cette écriture-là, bien que je l’ai beaucoup étudiée et qu’elle soit fascinante. Donc après avoir avoir été partagé entre l’intérêt pour une reconnaissance de dettes et le refus (entêté ?) d’une chronique du ‘ moi ’, je pense que je ne peux pas répondre à ton amicale demande. J’en suis désolé en tant […] que la question est, en soi, fondamentale ”.

Faut-il entrer plus avant dans le contenu même de chacun des Essais d’ego-histoire et dans les raisons pour lesquelles je m’étais adressé à Maurice Agulhon, Pierre Chaunu, Georges Duby, Raoul Girardet, Jacques Le Goff, Michelle Perrot, René Rémond ? Faut-il essayer de caractériser la manière de chacun d’affronter la difficulté ? Je me permettrais plutôt de renvoyer au livre lui-même et aux conclusions que j’ai cru pouvoir en tirer, pour indiquer rapidement les séquelles et rebondissements que cette passionnante entreprise a eus et provoqués. Et qui prouvent son caractère séminal et sa fertilité. Il y en a de deux ordres.

Le premier concerne les refus de participation, dont trois sont particulièrement significatifs, ceux de Annie Kriegel, Pierre Vidal-Naquet et François Furet – trois personnalités-phares de l’historiographie française, trois amis proches que leur parcours, leurs motivations historiennes et leur talent d’écriture désignaient comme les premiers à solliciter pour cette expérience. Tous se sont sentis à l’étroit dans une demande obligatoirement limitée à une cinquantaine de pages, mais chacun s’est lancé dans la rédaction de ses mémoires. Inspiration franchement revendiquée pour deux d’entre eux.1 Inspiration qu’il faut deviner pour le troisième. Car c’est ainsi qu’il faut lire, dans une large mesure, Le Passé d’une illusion (1995). C’est l’autobiographie intellectuelle de François Furet qui donne à son analyse historique de l’idée communiste son poids d’expérience vécue, et la mélancolie du souvenir personnel qui a rendu acceptable à l’entendement de beaucoup de communistes, la violence de sa lucidité critique. C’est encore ce caractère autobiographique qui explique que pour l’essentiel, l’analyse s’arrête en 1956, date où l’idée communiste, sous sa forme stalinienne, a été dénoncée au xxe congrès du parti communiste de l’Union soviétique, par Krouchtchev alors la plus haute autorité du communisme mondial. Le Passé d’une illusion représente un genre particulier : celui de mémoires historiquement réfléchis.2

Les Essais d’ego-histoire ont généré d’autre part une série de livres, le plus souvent sous forme d’entretiens,3 où les auteurs ont développé, complété, ce qu’ils n’avaient pu qu’annoncer dans leur essai initial. La comparaison est instructive. L’ouvrage individuel gagne sans doute en richesse d’informations et en liberté d’expression ; mais il ne fait que souligner ce que les Essaisd’ego-histoire avaient d’unique et de plus original : le portrait de groupe, et ce qu’il révèle des difficultés de l’entreprise.

Le choix des participants est ici capital. Il le fallait assez varié pour permettre l’expression de personnalités fortes à l’intérieur de la corporation ; assez équilibré pour représenter, même grossièrement, une palette large de familles politiques ; assez centré pour faire apparaître l’unité d’une génération issue de la guerre et qui a connu à la fois l’éclatement des frontières disciplinaires et l’ouverture sociale sur le monde de la politique, de l’administration, des médias. Si différent que soit chacun de ces essais, leur réunion met fortement en lumière les clivages internes qui ont traversé la discipline pendant cette trentaine d’années : clivage entre les historiens marqués par l’école des Annales et les autres ; clivage entre marxistes et non-marxistes ; clivage entre ceux qui étaient passés par la thèse, et ceux qui s’y étaient refusés.

Mais les enseignements qui se dégagent de l’ensemble des témoignages ne font que mettre en lumière, davantage, les difficultés que chacun des participants a éprouvées, à sa manière, à appliquer la règle du jeu : se voir en historien. Là sont les limites du genre. Je ne parle pas des difficultés évidentes : les scrupules à parler de soi, l’impossibilité de faire état de ses propres qualités, la crainte de s’individualiser par rapport à ses collègues. Je parle des difficultés inhérentes à l’exercice lui-même. Après n’avoir si longtemps vu dans l’histoire que des trajectoires individuelles, les historiens se sont habitués à n’être historiens que par leur sens du collectif. Témoin l’évolution du genre biographique, qui s’est ainsi puissamment renouvelé.4 Témoin aussi les impasses auxquelles ont abouti les tentatives de psychanalyse historique. Entre la saisie de soi par le social et l’hypersubjectivisme intimiste, l’ego-histoire est-elle possible ? Ce sont peut-être ses vains efforts, ses bénéfices secondaires, ses failles qui en font l’immense intérêt ; et ses demi-échecs qui sont ses vrais succès.

Si j’avais moi-même à esquisser mon “ ego-histoire ” – ce qu’à tort je me suis à l’époque refusé par une discrétion mal placée –, je serais sans doute parti de deux traits évidents de ma situation personnelle. Son caractère singulier et peu classable d’une part : éditeur ? historien ? professeur ? directeur de revue ? Et d’autre part, le caractère tardif de ma production d’historien. Ce sont ces deux traits que j’aurais cherché à éclairer et à expliquer.

S’il fallait en effet me définir d’un mot, je dirais volontiers que je suis un “ marginal central ”. Un marginal qui n’a pas fait de carrière classique, ni académique, ni éditoriale, ni littéraire. Je serais pourtant mal venu de ne pas reconnaître qu’entre les Hautes études et Gallimard, j’occupe une position carrefour qui m’a mis au cœur de la vie intellectuelle française depuis trente ans. Les Hautes études sont une institution spéciale faite pour recueillir les moutons à cinq pattes qui n’ont pas les titres pour prétendre à l’université classique ; c’est en même temps la plus vivante et créatrice. Il est vrai que je ne suis pas un éditeur professionnel, mais diriger le secteur des sciences humaines chez un éditeur comme Gallimard n’est pas une occupation petitement invisible. Le Débat, que je dirige depuis vingt ans, n’a pas fait de moi un chef d’école, comme la NRF pour Gide, Les Temps modernes avec Sartre, Esprit pour Emmanuel Mounier ou même Raymond Aron avec Commentaire ; mais j’y suis certainement chef d’orchestre. La problématique de la mémoire, à quoi je me suis consacré, ne relève peut-être pas de l’histoire, au sens classique et traditionnel du mot, mais c’est un des chantiers les plus neufs et les plus féconds de la discipline. Et même les Lieux de mémoire, cette œuvre ô combien collective de cent trente auteurs est en même temps reconnue comme une œuvre personnelle. Dans tous mes secteurs d’activité, on retrouve ce même mélange de centralité et de marginalité, cette démarche latérale de crabe, ce retrait dans l’engagement. Est-ce un hasard ? J’irai même plus loin : cette manière d’être à la fois en dedans et en dehors appartient aussi à ma nature intellectuelle. Je ne suis pas un imaginatif, un artiste : j’appartiens tout entier à la tradition de l’intelligence critique. C’est ce qui fait de moi un historien ou un éditeur.

Eh bien cette attitude vitale, je la rattacherais certainement à ma situation de dernier né de la famille. Une famille nombreuse et chaleureuse, libérale et même tribale. Un père chirurgien à forte personnalité, un frère aîné qui avait tout pour lui et aux yeux de qui d’abord, auprès de qui ensuite j’ai eu du mal à m’imposer. J’ai donc commencé très jeune à jouer l’enfant précoce, le petit génie que je n’étais pas. A force d’écrire à huit ans des drames en vers et des projets de constitution, il a été dit une fois pour toute que je serais un écrivain. Le professorat, l’édition n’ont été que la menue monnaie d’une vocation à demi-réalisée, à demi-manquée. J’étais donc le benjamin, celui qui écoute et observe plus qu’il ne participe, celui qui critique et qui juge. Ce décalage avec le milieu n’a fait que se renforcer par la guerre, que j’ai vécue de neuf à treize ans et d’autant plus que juif, il a fallu se replier en zone libre, à Grenoble, puis se réfugier dans le Vercors, chez des paysans, puis pour finir auprès des maquis. Cette expérience vous mûrit, contribue à vous décaler de génération, à vous distancer des petits camarades qui n’ont pas connu, comme vous à un âge décisif, ce que l’histoire et la vie peuvent avoir de tragique.

L’autre trait du personnage est la longue, très longue indécision d’historien. Indécision d’abord à le devenir. Je me suis projeté philosophe, médecin, psychiatre, économiste, metteur en scène, avant de me résoudre à faire de l’histoire. Après l’agrégation, je me suis imaginé américaniste ou arabisant, avant de me rabattre, comme on rentre chez soi, sur l’histoire de la France contemporaine. Peut-être que me taraudaient inconsciemment depuis toujours quelques interrogations fondamentales sur cet étrange pays. Elles n’avaient pu que naître pendant la guerre, de la stupeur de la défaite, de l’exclusion des juifs, de la Résistance. Elles n’avaient pu que se renforcer après guerre, entre communisme et gaullisme, jusqu’aux guerres coloniales. Il n’y avait pas un épisode, pas une péripétie qui, en dépit du marxisme intellectuel ambiant, ne renvoyait aux mystères de la nation. Les passions françaises m’ont fasciné.

Or, à ce type d’étude, nous étions très mal préparés. C’est le grand souffle d’air apporté par les Annales qui m’avait attiré à l’histoire. Ce souffle nous entraînait très loin de l’histoire politique, de l’histoire nationale, de l’histoire contemporaine, vers les grands espaces, les pesanteurs du temps long, les déterminismes économiques et sociaux. Le politique, le national et le contemporain paraissaient frappés de la même réprobation. Il y avait comme un hiatus entre notre expérience vécue et notre formation intellectuelle. Je me suis longtemps débattu dans cette contradiction. Quel type d’approche scientifique pouvait répondre à l’appel de notre conscience historique et civique ? Il était clair que la dimension politique n’était pas une simple superstructure, une simple affaire de pouvoir, mais la forme même de l’être ensemble ; et qu’une histoire politique renouvelée serait sans doute cette “ histoire totale ” que les historiens des Annales avaient précisément voulu construire contre l’histoire politique traditionnelle et son étroitesse. Il était clair aussi que l’histoire nationale devait renoncer au récit chronologique pour se nourrir des apports de toutes les sciences humaines. Mais, précisément, ce qu’avaient apporté ces sciences humaines à l’étude de la France, sa démographie, son économie, ses régions, ses peuples, avait abouti à dissiper le modèle d’une France unitaire ; au point de se demander ce que l’on désignait en parlant d’elle au singulier. Où trouver le principe unificateur d’une idée nationale éclatée ? Et comment donner à une histoire “ contemporaine ” la dignité intellectuelle et scientifique qui lui paraissait refusée ? J’ai fait partie pendant vingt ans de ceux qui n’ont cessé de rôder autour de ces questions. Pour moi elles étaient liées. Je sentais plus ou moins clairement que l’histoire des temps présents n’était pas la simple prolongation temporelle de l’histoire du passé proche, mais qu’elle était régie par un autre régime d’historicité, dominée par la catégorie du présent liée à celle de la mémoire, et quelle appelait d’autres formes de rapport au passé et d’autres manières d’en rendre compte. Mais quelle méthode brancherait directement la singularité du présent aux lourds héritages du temps long ?

Pour que l’ensemble de ces questions trouve une réponse d’ensemble, et que dans le cadre historien, m’apparaisse une problèmatique générale de la mémoire, avec laquelle je me suis identifié, il a fallu attendre que s’opère une véritable explosion de mémoire. Il a fallu qu’à la fin des années soixante-dix une vague mémorielle de fond s’abatte sur une France en pleine mutation et que l’époque tout entière soit comme saisie par la mémoire. C’est l’histoire elle-même, comme toujours, qui m’a fait historien.

Que ces deux pistes ne soient pas plus indicatives que les autres pour me mettre sur la trace de ce que pourrait être l’ego-histoire, telle qu’espérée, je serais le premier à l’admettre. Faut-il en conclure à l’impossibilité de l’exercice ? Peut-être. Mais n’est-ce pas une raison supplémentaire de s’y livrer ?

 

footnotes:

1
Ils ont eu l’élégance de le rappeler dès leur avant-propos. “ Ma contribution [aux Essais d’ego-histoire], la voici, écrit Annie Kriegel. Avec des années de retard et quelques centaines de pages en trop ”. Ce que j’ai cru comprendre. Paris : Robert Laffont, 1991. Et Pierre Vidal-Naquet : “ J’ai longtemps résisté à ceux qui me pressaient d’écrire un tel livre, l’‘ ego-histoire ’ d’un historien ”. Mémoires, 1. La Brisure et l’attente, 1930-1955. Paris : Seuil-La Découverte, 1995.
2
A cette série de refus productifs, il faudrait rattacher le beau texte qu’a écrit spontanément Mona Ozouf, que je n’avais pas osé solliciter par discrétion, en introduction à son recueil d’essais sur la Révolution, l’utopie et l’enseignement, L’Ecole de la France, Paris : Gallimard, 1984, intitulé “ L’image dans le tapis ”.
3
Pierre Chaunu, François Dosse, L’Instant éclaté. Entretiens. Paris : Aubier, 1994. Georges Duby, L’Histoire continue. Paris : Odile Jacob, 1991. Raoul Girardet, Pierre Assouline, Singulièrement libre. Entretiens. Paris : Perrin, 1990. Jacques Le Goff, Une vie pour l’histoire. Entretiens avec Marc Heurgon. Paris : La Découverte, 1996.
4
cf. en particulier les réflexions de méthode et la bibliographie de Jacques Le Goff en introduction à son Saint-Louis. Paris : Gallimard, 1996.

Piere Nora, "L'ego histoire est-elle possible ?", historein, vol. 3, Athens 2001, p. 19-26.